
Quels rapports entre littérature et vérité ? Cette question parcourt l’histoire littéraire depuis ses origines. Sommée sans cesse de prouver sa propre légitimité vis-à-vis des autres domaines d’activité des hommes, la littérature s’est souvent défendue des attaques extérieures – les diverses formes de la « haine de la littérature » passées en revue par William Marx – en assurant qu’elle peut dire le vrai et même qu’elle sait parfois le dire plus efficacement que d’autres discours porteurs de par leur statut d’un message de vérité.
Sans considérer ici le rapport que l’œuvre littéraire entretient avec les référents de réalité – nous ne nous occupons ni de la question du « réalisme » en littérature, ni de la réflexion philosophique sur la vérité des actes de fiction –, nous voudrions nous concentrer sur les stratégies de dévoilement, c’est-à-dire sur les dispositifs textuels et linguistiques à l’aide desquels des vérités d’ordre subjectif ou idéologique se dévoilent dans le discours littéraire. Elles peuvent percer sous l’écran de la dissimulation – qui prend les formes de la réticence, de la dénégation freudienne, du lapsus –, ou se servir de l’allusion, de l’ironie, de l’énigme.
Ces stratégies, c’est parfois un personnage qui les met en œuvre : par exemple, la vérité inavouable d’une passion défendue se fait jour à travers un dédale de réticences et de renvois dans les aveux de Phèdre à Hyppolite ou de Tartuffe à Elmire ; mais il y a également des stratégies qui gouvernent les révélations plus idéologiques de certains libertins du XVIIIe siècle et de tant de personnages balzaciens, détenteurs d’un savoir transgressif.
Dans d’autres cas, c’est le texte lui-même qui prétend dévoiler au lecteur une vérité interdite ou contestée : qu’on songe à certaines traditions spécifiques – littérature libertine, philosophique, ésotérique –, ou à un genre comme l’autobiographie, fondée précisément sur la révélation de la vérité et sur les résistances qu’elle provoque, ou encore au roman contemporain, qui prétend souvent faire émerger des vérités refoulées, d’ordre historique ou psychologique.
Les stratégies de dévoilement pourront faire l’objet d’une analyse rhétorique ou linguistique ; d’autre part, la nécessité de déjouer une instance de censure sociale et/ou psychologique justifie aussi l’application, par exemple, de la notion de « retour du réprimé » théorisée par Francesco Orlando, des catégories sociologiques de Pierre Bourdieu, ou encore de la notion de « parrhêsia » explorée par Michel Foucault dans ses derniers cours au collège de France.