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Convegni e seminari

La Tour d’ivoire

finalités, formes et mythes de l’autonomie du littéraire

    23 Novembre 2023 / 24 Novembre 2023
  • Trento
  • Université de Trente

J’ai toujours tâché de vivre dans une tour d’ivoire ; mais une marée de merde en bat les murs, à la faire crouler.

Flaubert, Lettre à Tourgueniev, 1872.

L’histoire de la littérature française a été rythmée, au long des siècles, par une alternance, voire une opposition, entre des moments où la littérature, pour se légitimer, cherche un soutien en d’autres pratiques culturelles (la philosophie, la politique, la religion, les sciences) et des moments où elle veut se réaliser en autonomie.

Comme l’a bien schématisé J.-L. Diaz (« L’autonomisation de la littérature », Littérature, n° 124, 2001), à l’autonomie ludique de la poésie de cour, avant 1550, s’oppose l’exigence de savoir et de doctrine qui soutient l’ambition intellectuelle des poètes de la Pléiade. En revanche, à l’Âge classique, avec Malherbe et Boileau, il s’agira de purifier les belles lettres des connaissances spécialisées et doctes au nom de l’idéologie mondaine de l’honnête homme. À l’encontre de cette culture mondaine, les philosophes des Lumières chercheront à professionnaliser et responsabiliser l’homme de lettres. Tandis que pendant le Romantisme, malgré des revendications d’une littérature de pensée, à visée philosophique (Mme de Staël, B. Constant), et l’apparition d’un Romantisme humanitaire (Lamartine, Hugo), s’engage un processus d’autonomisation de la littérature jusqu’à la proclamation de l’Art pur (second cénacle), de l’Art pour l’art (Gautier, Banville, Flaubert), pour parvenir, à travers Baudelaire, à une conception de la littérature pure chez Mallarmé (littérature comme absolu). Cette lignée se poursuivra jusqu’à Valéry et Blanchot et sera contestée, à différents titres, par Benda dans les années vingt et par Sartre théoricien de la littérature engagée, après la Deuxième Guerre mondiale. L’affirmation de cette littérature en prise directe avec la société sera condamnée par des surréalistes dissidents tels que Bataille et Char, puis totalement rejetée par les protagonistes des années « théoriques » (1960 et 1970) de la littérature française (Nouveau Roman et Tel Quel) qui l’ont comptée parmi les « notions périmées » (A. Robbe-Grillet, Pour un Nouveau Roman, 1963) au nom d’une littérature totalement autonome et intransitive.

À partir des années quatre-vingt du siècle dernier, la littérature revient au réel, au sujet, à l’histoire, et revendique non seulement une relation fondamentale avec d’autres savoirs (histoire, philosophie, sciences sociales) mais aussi une fonction sociale et politique réalisée à travers une action, même indirecte, dans la société. Relationnelle et de terrain (D. Viart), impliquée (B. Blanckeman), affaire politique (A. Gefen), la littérature est tout sauf autonome et pure.

Or, si cette conception de la littérature apparaît aujourd’hui dominante, il est vrai aussi qu’elle coexiste avec d’autres positions moins favorables à une contamination du fait littéraire : du roman comme « territoire où le jugement moral est suspendu », selon Kundera (« Le jour où Panurge ne fera plus rire », L’Infini, 1993) à une littérature non engagée selon Walter Siti (Contro l’impegno, 2021). Il semble alors intéressant d’enquêter le paradigme de l’autonomie littéraire, emblématisé par la célèbre image de la tour d’ivoire, qui par certains a été revendiquée comme le seul endroit pour produire de la vraie littérature et par d’autres dénigrée comme la pire des hontes. Comme l’affirme Erwin Panofsky dans une conférence prononcée en 1953 (In Defence of the Ivory Tower) : « Dire d’un homme qu’il “vit dans une tour d’ivoire” est devenu une des remarques les plus insultantes que l’on puisse adresser à quelqu’un sans risquer de faire l’objet d’une plainte ou d’une diffamation. Cette formule mêle en soi le signe de l’isolement égocentrique (à cause de la tour) avec ceux du snobisme (à cause de l’ivoire) et d’une rêveuse inefficience (à cause de l’une et de l’autre) ».

L’image de la tour d’ivoire apparaît dans le Cantique des cantiques pour signifier la fraîcheur et la pureté du cou élancé de la femme aimée. Puis, à partir du XIIe siècle, la turris eburnea est associée à la Vierge Marie. Dans les Litanies de Lorette (XVIe siècle), la pureté précieuse de l’ivoire évoque la transcendance de la grâce de la Vierge. Ce n’est qu’au XIXe siècle que cette expression, dérobée au lexique religieux, est utilisée dans un contexte laïque et littéraire. Dans l’épître À M. Villemain (Pensées d’Août, 1837), Sainte-Beuve reproche à Alfred de Vigny de s’être retiré dans l’isolement d’une tour d’ivoire (« et Vigny, plus secret, /Comme en sa tour d’ivoire, avant midi, rentrait ») tandis que Victor Hugo, « dur partisan, / […] « combattait sous l’armure ».

Cette expression circulera ensuite dans les milieux littéraires, mais elle ne sera pas toujours accompagnée par la connotation négative attribuée par Sainte-Beuve. On retrouve, par exemple, l’image de la tour d’ivoire dans Sylvie (1854) de Nerval : « Il ne nous restait pour asile que cette tour d’ivoire des poètes, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule ». Ici, cet espace élevé d’isolement où on peut communiquer avec les maîtres du passé symbolise les caractéristiques fondamentales de l’image de l’artiste : solitude, sacerdoce, élévation transcendante.

La tour d’ivoire revient aussi, à plusieurs reprises, dans la correspondance de Flaubert, comme image d’un lieu de solitude, de séparation de la foule et des soucis bourgeois. Cette position élevée et distante a une valeur très positive : elle permet de voir du haut les choses qui sont en bas à l’extérieur, plus clairement et sans être influencé par la bêtise de la société.

Or, si la tour d’ivoire est toujours métaphore de séparation et distance de la société, plusieurs sont les significations, les finalités et les valeurs qu’on lui attribue.

Il s’agit d’analyser les buts et les formes de l’autonomie de la littérature dans un ou plusieurs auteurs du XVIe siècle à aujourd’hui. Les communications pourront avoir une approche théorique ou d’analyse textuelle.

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